Où décider ?

Les nouveaux lieux
de la démocratie v.2

Préambule

Le travail de recherche que vous vous apprêtez à parcourir a été réalisé dans le cadre de ma formation en design au Pôle supérieur de design de Villefontaine et que j'ai soutenu en juin 2018.

En premier lieu, je propose d'analyser le rôle des lieux d'exercice du pouvoir dans la crise qui touche les démocraties modernes. Pour cela, je tente de faire dialoguer un travail d'enquête et des expériences de terrain avec une analyse théorique qui s'appuie sur des auteurs issus de l'histoire politique, de la philosophie et de la sociologie. Après être allé à la rencontre des chercheurs en design qui travaillent sur la question de la démocratie, après avoir intégré une équipe de design embarquée dans une instance représentative (La Région PACA), j'ai pu formuler une hypothèse de recherche que je développe dans un mémoire : les laboratoires d'innovation publique et les Tiers-Lieux Libres et Open Source (TiLiOS) sont des espaces démocratiques émergents qui se fondent sur un principe de co-construction des politiques publiques.

S'impose alors l'idée que la valeur du design dans ce contexte ne se trouve pas dans sa capacité à résoudre les problèmes que posent les espaces démocratiques mais dans sa contribution à une démarche de recherche déjà portée par une partie des citoyens.

À partir de ces réflexions, et en prennant l'initiative des Halles Civiques comme objet d'étude, j'essaie de développer une méthode de "désorientation par le design" en faisant intervenir notamment les procédés du design fiction. J'imagine trois scénarios d'évolution possibles pour les Halles Civiques et je cherche à les remettre en jeu en réfléchissant à un cadre où le public et les acteurs du lieu peuvent à la fois expérimenter ces possibles via des objets spéculatifs, tout en les invitant à s'approrier ces objets pour les amender et perpétuer une conversation collective qui passe par le faire.

Ce projet de recherche m'a amené à formuler l'idée d'un "musée des possibles" qui reprend les principes d'expérience spéculative, d'appropriation par le public et de continuum de réflexion démocratique. J'ai aussi pu en dégager une ébauche de protocole de travail où le designer ne se substitue pas au citoyen dans la réflexion et la construction démocratiques.

Entretiens : Qu'est-ce que "être citoyen" ?

Introduction

Dans le cadre de ma recherche, je me suis intéressé à la démocratie et à la crise qui la traverse. Je fais le constat que les citoyens (la société civile) sont exclus des espaces démocratiques : les espaces de prise de décision politique. Et j'observe l'émergence d'une recherche portée par les citoyens, qui vise à redéfinir les modes de citoyenneté et les formes de la démocratie.

À Nuit Debout, par exemple, il ne s'agit pas seulement de contester une décision politique mais de tenter de nouvelles organisations, formes de vie, formes de "faire démocratie", dans les places qu'ils occupent.
Autre exemple, les civic tech qui proposent de nouvelles modalités démocratiques à partir des possibilités offertes par les nouvelles technologies.

Pour moi il y a un enjeu à dessiner de nouveaux lieux de la démocratie. D'un côté, le numérique a un rôle à jouer dans les échanges démocratiques. De l'autre, parce qu'il s'agit de "donner forme" à la démocratie, le design a aussi son rôle.
Lequel ?

Entretiens : Design des politiques publiques et design des instances

Dans mon mémoire j'analyse deux dynamiques convergentes.L'institution démocratique s'ouvre à la participation citoyenne dans les laboratoires d'innovation publique et les citoyens investissent les tiers-lieux pour trouver de nouvelles façons de décider à côté des instances représentatives (donc à fortiori, de transformer la démocratie).

Ces deux dynamiques convergent vers l'idée de lieux "tiers" :
— Reconfiguration des rôles pour une pratique du pouvoir "en commun" (H.Arendt);
— Espaces "déformables" et impermanents;
— Ouvert aux cityoens et appropriables par eux.

Après avoir dit ça je me suis intéressé non pas à dessiner les nouvelles formes de la démocratie (au risque de devenir une nouvelle autorité) mais à dessiner les conditions d'une activité démocratique continue et impermanente. Pour commencer je suis parti de l'initiative des Halles Civiques qui réunit les deux dynamiques (initié par la Ville de Paris, conçu par des acteurs de la participation citoyenne et des civic tech).

Le lieu et son positionnement convoque beaucoup d'imaginaires démocratiques et de mises en question, mais ne remplit pas ces "promesses". En parallèle j'ai essayé de définir les prises sur lesquelles le design pouvait intervenir et le périmètre de son action. Ce qui m'a permis d'identifier des questions qui allaient accompagner ma réflexion tout au long de mon travail.

Expérimentation : qu'est-ce que créer un tiers-lieu ?

Atelier du 28 mai aux Halles Civiques

Atelier définition des enjeux des Halles Civiques

J'ai commencé par travailler avec les membres des Halles Civiques sur les questionnements, les frictions, les ambitions du lieu, ce qui a abouti à une carte d'enjeux.

Il en est ressorti quatre points d'étonnement :
1. Le statut des citoyens n'est pas clair;
2. Il y a un très faible potentiel d'appropriation;
3. Il y a un manque d'exploitation des perspectives d'interactions numériques;
4. Il n'y a pas de "commun" (ou d'identité inter-organisationnelle) qui transcende les individualités des membres.

À partir de la carte d'enjeux et des points d'étonnement, j'ai exploré quatre pistes.

La quatrième piste explore l'idée d'un musée des possibles. Un lieu d'exposition qui met-en-scène le futur de la démocratie (par le design fiction). J'ai eu l'intuition que ce musée pouvait émerger des trois pistes précédentes et devenir un meta-projet qui pourrait accueillir et faire jouer les scénarios précédents et à venir.

Un musée des possibles

Le musée des possibles se veut être une utopie concrète de la pensée de John Dewey : la politique démocratique comme une politique expérimentale avec des moyens d'action provisoires, révisables, pertinents par le caractère amendable de leurs conséquences.

Il s'agit de rechercher une "expérience" (J.Dewey) où le public est confronté à des représentations et des objets spéculatifs qui transforment leurs imaginaires et qu'ils peuvent transformer à leur tour. Il s'agit aussi d'aboutir à un continuum de la recherche démocratique menée collectivement et à un espace dont la forme est impermanente et s'adapte à cette recherche collective.

Pour ce scénario j'ai organisé un atelier de design fiction avec des designers pour matérialiser des "possibles naïfs" en les incarnant dans des objets spéculatifs qui seront exposés dans le musée des possibles aux Halles Civiques.

Atelier de design fiction

Atelier de spéculation à partir des scénarios de "possibles"

Il s'agit de donner aux possibles une dimension expérientielle par leur caractère manipulable pour qu'ils se projettent et se positionnent vis-à-vis d'eux. Mais aussi pour qu'ils en fassent usage et qu'ils puissent agir dessus. Le choix de la matière et du procédé de fabrication doivent donc prendre en compte les capacités créatives des participants.

Production des modèles réduits en carton

Le musée des possibles devient donc une usine à gaz qui produit des possibles démocratiques et les fait évoluer continuellement. Les citoyens y sont des participants actifs et en participant à la production ils reconstruisent aussi leur propre imaginaire (par le faire et la discussion). En tant que musée, le lieu acquière un statut : ce qu'il renferme est sanctuarisé (institutionnalisé) et son caractère participatif, revisable, permet de proposer une expérience de "faire démocratie" aux citoyens. En tant que laboratoire, il permet d'élargir les perspectives démocratiques et de proposer un exemple d'activité démocratique qui pourrait ouvrir la voie à une nouvelle appréhension collective de ce que c'est que "faire démocratie".

Désorientation par le design

Pour reboucler avec la question du mode d'intervention du designer (qui ne se substituerait pas aux citoyens) j'ai essayé d'en extraire un protocole de travail :
— L'immersion (par le designer) pour s'inscrire parmi les acteurs
— Représenter l'état de la recherche (en co-construction)
— Déformer par des "possibles naïfs" (par le designer)
— Spéculer en produisant des objets spéculatifs (en co-construction)
— Puis les confronter, puis les amender (par le public)

Toutes les étapes de co-construction sont des moments pour "faire démocratie".